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Dr. Hamadoun Touré sur l’Intelligence artificielle pour l’Afrique

Dr. Hamadoun Touré, ancien SG/UIT

En bref ::::: In a nutshell

Dr. Hamadoun Touré insiste sur une vision positive de l’Intelligence artificielle en Afrique, la considérant comme un moteur de développement économique moderne. Il demande aux pays africains d’investir beaucoup dans les TIC pour pouvoir créer des emplois pour les jeunes diplômés. Il appelle à des formations pratiques adaptées aux besoins de l’industrie et souligne que les pays africains partagent des défis communs, notamment le manque de centres de données numériques, dont la construction devrait s’appuyer sur des partenariats privés. Enfin, il met en avant la nécessité d’intégrer l’éthique et les valeurs socio-culturelles dans toute initiative liée aux TIC afin d’assurer un développement équilibré et durable.

Au moment où les pays africains cherchent à combler leur retard en matière de connectivité, la présence du Dr. Hamadoun Touré, ancien Secrétaire général de l’UIT, au Forum international sur la gouvernance de l’internet, offre une occasion unique de croiser expérience mondiale et défis locaux sur l’Intelligence artificielle pour l’Afrique. Son expertise, forgée au cœur des grandes négociations internationales, éclaire aujourd’hui les défis des pays africains en quête de rattrapage numérique et d’inclusion digitale. Suivez son interview qu’il a accordée à TIC-Actualité, le samedi 21 février 2026 à Bujumbura.

TIC-Actualité : Monsieur Hamadoun Touré, pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de TIC-Actualité ?

Dr. Hamadoun Touré : Je vous remercie infiniment pour l’opportunité de passer en revue les défis du continent face à tous les progrès technologiques de ces dernières années. Je me présente donc: Dr. Hamadoun Touré, Ingénieur malien qui a passé une longue carrière technique dans le domaine du satellite (Station Terrienne de Bamako, Intelsat à Washington et ICO Global Communications à Londres et Johannesburg). J’ai ensuite évolué en tant que Directeur élu du BDT au sein de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT) pendant 2 mandats successifs de quatre ans à la suite desquels j’ai été élu Secrétaire General de la même agence des Nations Unies. Après 16 années à la tête de l’UIT, les chefs d’Etats Africains m’ont mandaté à mettre en place l’initiative Smart Africa que j’ai dirigé de 2016 à 2019.  De retour au pays natal, le Mali, j’ai eu l’opportunité de contribuer en tant que ministre de la Communication et de l’économie numérique.

Aujourd’hui à la retraite, je continue néanmoins à prodiguer mes conseils dans le domaine des TIC de par le monde. Mes activités sont tout de même plus centrées autour de la Fédération mondiale des Scientifiques (WFS) plus particulièrement au sein du Panel sur la Cybersecurité et l’Intelligence artificielle. 

A l’heure de l’IA et la Robotique dans un monde connecté ma vision surtout concernant l’Afrique est surtout de trouver les voies et moyen pour aboutir à la création d’emplois pour ces millions de jeunes qui finissent l’université chaque année. Mettre les TIC au service du développement aboutissant à une industrialisation en Afrique en utilisant le potentiel de la jeunesse et du grand marché commun que nous formons. 

TIC-Actualité : Selon votre expérience à l’UIT, quelles sont les priorités essentielles qu’un pays comme le Burundi devrait adopter pour rattraper son retard en matière de connectivité internet ?

Dr. Hamadoun Touré : Les challenges sont communs à tout le continent africain: le besoin d’infrastructure dans tous les domaines, ainsi que le développement des ressources humaines. La formation devrait être plus pratique et orientée vers les besoins de l’industrie. En général, ceux qui ne connaissent pas l’Afrique nous parlent tous de l’environnement réglementaire sans savoir qu’un travail colossal a été mené par le bureau régional de l’UIT, l’Union africaine de télécommunications (UAT) ainsi que les autres du monde de l’Internet (ICANN, Afrinic et la société civile) pour supporter les pays. Cette réglementation a d’ailleurs été harmonisée au sein de l’Union africaine.

Il s’agit donc d’investir dans des Centres de données nationaux (Public et Privé), dans les technologies d’accès (satellites, Fibre optique) et réseaux mobiles.  

Enfin les pays doivent mettre en place des structures permettant de faire briller les jeunes innovateurs par le biais de Partenariats et financements intelligents.

TIC-Actualité : Quels mécanismes de coopération internationale ou partenariats public-privé pourraient être mobilisés pour soutenir un déploiement rapide et inclusif de l’infrastructure numérique au Burundi ?

Dr. Hamadoun Touré : Par exemple la construction des Centres de données devrait inclure des partenaires privés. A l’instar de certains pays émergents, il faudra impliquer les Banques et compagnies d’Assurance dans le model de financement. D’ailleurs l’utilisation de Fonds Souverains donnerait l’occasion de placements sûrs dans ce domaine. Je veux donc parler de sources de financements alternatifs loin des sources traditionnelles qui ont montré leur limite.

TIC-Actualité : Comment concilier la nécessité d’une régulation forte pour protéger les usagers avec la flexibilité indispensable à l’innovation et à l’investissement dans un contexte de retard technologique ?

Dr. Hamadoun Touré: Vous savez que partout dans le monde, la technologie va plus vite que la réglementation, qui, en fait s’adapte aux différentes innovations. Dans cette industrie on est d’accord que trop de réglementation tue la réglementation elle-même. Mais il faut savoir équilibrer l’éthique et les valeurs sociaux culturelles dans tout projet de développement. Cette dimension fait l’objet de débats entre les différentes cultures. Pour que l’Afrique tire son épingle du jeu il va falloir aller ensemble, ce qui est un véritable challenge au vue de tous les conflits actifs et latents que nous vivons ces temps. Je suis toutefois convaincu que l’heure est a l’éveil des consciences des peuples.

TIC-Actualité : A l’heure où l’intelligence artificielle et les données deviennent des leviers majeurs de développement, comment les pays africains comment le Burundi peuvent-ils construire une souveraineté numérique tout en restant ouvert aux standards et aux meilleures pratiques internationales ?

Dr. Hamadoun Touré : Tout d’abord l’Intelligence artificielle (IA) ne devait être perçue négativement. Au contraire chaque défi vient avec une myriade d’opportunités que nous devons exploiter.  Les discussions que j’ai menées cette semaine avec les plus hautes autorités du ministère des Finances, du budget et de l’économie numérique m’ont permis de constater une vision centrée autour de l’Humain. Certains projets majeurs sont en cours et la mise en œuvre des objectifs de l’Union africaine sur l’Identité numérique et la cybersecurité sera la fondation nécessaire pour booster le business intra africain, la libre circulation des personnes et des biens. Il s’agira enfin d’inviter la jeunesse à développer des solutions à leurs problèmes, ce qui permettra de les impliquer dans le processus économique du continent.

TIC-Actualité : Merci de votre Interview.

Dr. Hamadoun Touré : C’est moi qui vous remercie et vous félicite pour le rôle catalyseur que vous jouez dans l’écosystème du numérique.