Alors que l’Agence de Régulation et de Contrôle des Télécommunications(ARCT) et les opérateurs mobiles ont lancé le réenregistrement des cartes SIM, des milliers d’abonnés ont répondu à cet appel malgré leur hésitation. Ils se posent les mêmes questions : Pourquoi maintenant ? Que risque-t-on vraiement ? N’est-ce pas pour nous espionner ? Qu’est-ce qu’on y gagne ? Ce questionnement est exacerbé par l’accueil moins honoré et dénoncé par les abonnés pendant cette opération de réenregistrement aux agences de certains opérateurs.
Pour y voir clair, TIC-Actualité a invité sur ses plateaux le fondateur du Centre Burundais d’Expertise en TIC (CBETIC), Nathan Ntahondi. Pendant sept ans, celui-ci a fortement contribué à la régulation et le contrôle des télécommunications au Burundi et en Afrique. Cet expert en politiques de développement des TIC connaît mieux que quiconque, les enjeux de l’identité digitale et de la confiance dans l’Economie Numérique.
Avec lui, nous décortiquons cette opération de réenregistrement des cartes SIM récemment lancée par l’ARCT et les opérateurs mobiles au Burundi. Nous évitons ici le langage technique. Nous voulons de lui, des réponses claires à ce qui touche ton téléphone, ton argent et ton avenir digital. Suivez l’intégralité de son interview qu’il nous a accordée, le lundi 22 juin 2026 à Bujumbura.
TIC-Actualité : Mr. Nathan, beaucoup de Burundais sont fatigués. On leur demande encore de réenregistrer leurs cartes SIM après 20 ans d’utilisation. Concrètement, pourquoi l’ARCT insiste-t-il aujourd’hui ?
Nathan Ntahondi : Je comprends la fatigue. C’est légitime. Au départ, comprenez que je ne suis pas le porte-parole de l’ARCT. Je vais m’exprimer ici comme un expert en politiques de développement des TIC et comme un activiste en économie numérique. Je tire mes arguments de mon expérience en matière de régulation et de contrôle des télécommunications que j’ai vécue en tant que président du Conseil d’Administration de l’ARCT et en tant que représentant du Burundi au Conseil d’Administration de l’Union africaine des télécommunications.
Si je reviens à votre pertinente question, il faut voir le contexte. Pendant 20 ans, on a fonctionné avec des milliers de cartes SIM, certaines mêmes anonymes. Certainement que les arnaques à l’argent mobile ont explosé. Cela peut s’expliquer parce que nous avons depuis des années les services d’argent mobile à protéger dans notre pays. En ce moment, l’Etat peut ne pas savoir exactement combien d’utilisateurs réels, il y a au Burundi. Selon ma compréhension, l’ARCT insiste aujourd’hui parce qu’on passe à une vitesse supérieure pour le développement de l’économie numérique qui se fortifie du jour le jour dans le monde. Comprenez que sans identité vérifiée, on ne peut pas construire une nouvelle technologique fiable, ni donner du crédit via l’argent mobile (Mobile money). C’est comme vouloir construire un immeuble sur des fondations en sable. Je considère le réenregistrement des cartes SIM comme une fondation solide. Sans cette fondation, tout le reste de l’Economie numérique restera fragile. Je souligne cela en tant qu’activiste en cette dernière.
TIC-Actualité : La plus grande peur des abonnés est la coupure. « Si je ne vais pas m’enregistrer, que se passe-t-il exactement pour mon numéro et mon Lumicash ? »
Nathan Ntahondi : Monsieur le journaliste Kazadi, c’est vraiment simple et sans détour. Si ta carte SIM n’est pas enregistrée à ton nom avec une pièce d’identité valide, l’opérateur a l’obligation légale de la désactiver. Ton numéro ne sonne plus, tu ne reçois plus de SMS, WhatsApp ne fonctionne plus avec ton numéro désactivé. Et ton compte Lumicash, Ecocash etc. est gelé immédiatement. Tu perds donc l’accès à ton argent jusqu’à ce que tu trouves que la carte SIM est à toi. Donc le message est clair : le temps que tu passes dans une agence, mais qui devrait évidement être court t’évite des semaines de blocage et de stress demain. Garde ton numéro, c’est ton identité digitale.
TIC-Actualité : Certains abonnés disent : « C’est pour nous espionner ». Qu’est-ce que vous répondez à ceux qui voient ce réenregistrement comme un outil de surveillance de l’Etat ?
Nathan Ntahondi : C’est la question qui revient le plus, et elle est saine. En tant qu’expert en politiques de développement des TIC, mon rôle à CBETIC est de mettre les faits sur la table. La loi burundaise sur la protection des données personnelles existe. Les opérateurs n’ont pas le droit de vendre ou d’utiliser tes données sans cadre légal. Le vrai but ici n’est pas d’espionner, c’est plutôt de désanonymiser les fraudeurs. Aujourd’hui, un arnaqueur achète dix cartes SIM sans nom et disparaît. Demain, chaque carte SIM a un profil. Pour le citoyen honnête, cela change tout : moins de cartes SIM frauduleuses, plus de sécurité pour ton argent. La surveillance existe déjà via d’autres moyens. L’enjeu du réenregistrement est la protection de l’abonné pas son contrôle.
TIC-Actualité : Au-delà de la contrainte, vous parlez d’opportunité. Quel est le vrai bénéfice pour une vendeuse au marché ou une jeune entrepreneure qui va passer des heures et des heures dans une agence d’enregistrement ?
Nathan Ntahondi : C’est dommage que des abonnés passent des heures et des heures pendant le moment de leur réenregistrement. Les opérateurs devraient, pour leur crédibilité, assurer un enregistrement bien préparé avec moins de perte de temps pour leurs abonnés. Le bénéfice est énorme, mais invisible aujourd’hui. Quand ta carte SIM est enregistrée, ton numéro devient une preuve d’identité financière. Pour une vendeuse au marché surtout là où l’économie numérique marche bien, cela veut dire que dans quelques mois, Lumicash pourra lui proposer un micro-crédit directement sur son téléphone, sans passer par la banque. Pour une jeune entrepreneure, cela veut dire qu’elle pourra ouvrir une assurance santé ou une épargne digitale avec seulement son numéro. Aucune banque ne prête de l’argent à un « anonyme ». Le réenregistrement transforme ton numéro en carte d’identité économique. Tu passes de consommateur à acteur financier.
TIC-Actualité : Un dernier mot pour nos lecteurs qui nous lisent à Bujumbura, à Gitega et ailleurs. Quel conseil vous leur donnez, en tant que fondateur de CBETIC ?
Nathan Ntahondi : Mon conseil est direct : Ne voyez pas ce réenregistrement de cartes SIM comme une punition. Voyez-le comme une mise à jour obligatoire de ton téléphone. Tu fais les mises à jours WhatsApp pour avoir de nouvelles fonctions. Prends ta carte d’identité bien claire et non falsifiée, vas dans l’agence la plus proche, et fais-le pour toi. Fais-le pour sécuriser l’argent de ta famille. Et surtout explique-le à ta maman, à ton papa, à ta sœur, à ton frère, à ton oncle au quartier ou à la colline. A CBETIC, notre mission est que personne ne soit laissée de côté par le numérique. Une carte SIM enregistrée, c’est un Burundais de plus qui entre dans l’économie numérique de demain. Faisons-le, ensemble.
TIC-Actualité : Merci Nathan pour ces éclaircissements.
Nathan Ntahondi : C’est moi qui vous remercie plutôt.