Faciliter l’accès et la participation à l’economie numérique

Centre Burundais d'Expertise en TIC

ANALYSE ˃ Responsabilité individuelle et décision délocalisée à l’ère numérique : une dimension à considérer dans la Vision Burundi 2040-2060

En bref ::::: In a nutshell

Le numérique permet désormais de prendre une décision au Burundi avec des outils qui se trouvent ailleurs, comme Alibaba ou intelligence artificielle. Cette délocalisation est une grande chance pour la Vision 2040-2060 car elle désenclave le pays, mais elle représente aussi un risque, car l’individu ne se sent plus responsable de ses choix. Or, sans responsabilité individuelle, il ne peut y avoir de développement durable. La solution est de comprendre ce que l’on délègue à la machine, assumer économiquement ce que l’on gagne en ligne et garder le dernier mot.

La « Vision Burundi 2040-2060 » ambitionne de faire du pays une nation émergente en 2040 et développée en 2060. Elle place le numérique au cœur de sa stratégie de transformation du Burundi. Pour arriver à cet objectif, le pays cherche à développer les infrastructures de télécommunications pour permettre la connexion massive des citoyens. Pourtant, une question fondamentale reste peu abordée. Lorsque la technologie nous permet de prendre une décision depuis Bujumbura mais dont les effets, les données et les outils se trouvent à des milliers de kilomètres, qui en porte réellement la responsabilité ?

C’est ce que l’on appelle la prise de décision délocalisée. Autrefois, un commerçant devait se déplacer physiquement pour négocier un stock de marchandises. Aujourd’hui, le même commerçant peut commander un conteneur depuis son téléphone sur la plateforme Alibaba par exemple, payer via un intermédiaire basé en Chine et revendre ses marchandises sur WhatsApp. Un autre exemple, un étudiant de l’Université du Burundi confie la correction de son mémoire à une intelligence artificielle hébergée aux Etats-Unis, tandis qu’un agriculteur fixe le prix de son café en consultant le cours mondial sur son smartphone. La décision est prise ici, mais son processus est ailleurs.

Certes cette évolution représente une immense opportunité pour le Burundi. Elle permet de contourner l’enclavement géographique, d’accéder au savoir mondial et de créer de la richesse sans attendre de lourds investissements publics. C’est exactement l’esprit d’un capital humain compétitif et connecté que prône la Vision 2040-2060. En ce sens, la décision délocalisée est un accélérateur d’émergence.

Cependant, elle porte en elle un risque majeur qui pourrait compromettre cette Vision. A force de déléguer nos choix à des algorithmes, à des plateformes étrangères ou à des intelligences artificielles, nous diluons notre sens de la responsabilité. Si une boutique en ligne fait faillite à cause d’un fournisseur virtuel défaillant, si un étudiant échoue parce qu’il a aveuglement fait confiance à une réponse erronée de l’IA, ou si nos enfants sont exposés à des contenus inappropriés recommandés par un algorithme, à qui la faute incombe ? L’utilisateur qui a cliqué la plateforme située à des milliers de kilomètres, ou personne. Une nation ne peut devenir émergente si ses citoyens ne se sentent plus responsables des conséquences de leurs actes numériques.

Pour que cette délocalisation serve la Vision 2040-2060 au lieu de la fragiliser, il est donc urgent de rebâtir trois formes de responsabilité individuelle.

La première est la responsabilité cognitive. Il s’agit de comprendre ce que l’on délègue. Utiliser une intelligence artificielle comme DeepSeek, Ernie Bot ou ChatGPT n’est pas anodin. C’est confier une partie de sa réflexion à une machine. Cela ne doit pas être interdit, mais cela doit être enseigné. Nous devons apprendre à nos élèves, dès le plus jeune âge, à vérifier une information trouvée sur un site web comme ils apprendraient à vérifier une rumeur au marché. C’est l’objectif de l’éducation numérique.

La deuxième est la responsabilité économique. Chaque transaction réalisée sur une plateforme étrangère laisse une trace et crée de la valeur. Pour que cette valeur serve le développement du Burundi, elle doit être assumée et formalisée localement. Un entrepreneur qui réussit grâce au commerce en ligne avec la Chine doit pouvoir déclarer son activité, payer ses taxes et réinvestir ses bénéfices ici dans son pays. Sans ce sens de la responsabilité économique, la richesse générée par le numérique sera créée au Burundi mais ne restera pas au Burundi.

La troisième est la responsabilité éthique. C’est la plus importante. Face à la puissance des machines, l’humain doit conserver le dernier mot. La souveraineté d’un peuple, à l’ère numérique, c’est la capacité de dire non à la suggestion d’un algorithme. Qu’il s’agisse d’un médecin face à un diagnostic proposé par une IA ou d’un fonctionnaire face à un rapport rédigé automatiquement, la décision finale doit rester humaine et assumée.

Pour terminer, la fibre optique pourra arriver jusqu’à Gitega tout comme l’électricité, mais si l’habitant de Gitega ne se sent pas responsable de l’usage qu’il en fait, ce câble restera un fil inerte. La réussite de la Vision 2040-2060 ne se mesurera pas au nombre de décisions que nous aurons délocalisées vers le cloud. Elle se mesurera au nombre de décisions que nous aurons assumées individuellement, ici, au Burundi, après les avoir délocalisées. Le numérique délocalise la décision, mais seule la responsabilité individuelle la relocalise. C’est à cette condition que le Burundi ne sera pas seulement connecté au monde en 2040, mais qu’il en sera un acteur à part entière.