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Burundi ˃ Sans l’adhésion, pas de transformation : analyse de la résistance digitale

Alain Ndikumana, ministre en charge de l'économie numérique

En bref ::::: In a nutshell

Au Burundi, la résistance à la digitalisation des services publics vient moins de la technologie que du manque de confiance, d’accès, de pédagogie et de la peur de perdre le contrôle et des emplois. La solution passe par l’usage concret et l’exemple de l’Etat, maillon par maillon. Les formations massives, la sécurisation juridique des actes numériques et surtout la démonstration que le numérique rend le travail de l’agent plus valorisant, et non plus vulnérable, sont d’une nécessité sans égale.

L’attachement d’une partie des administratifs burundais à l’organisation administrative ancienne, héritée de l’époque des communications analogiques, s’explique moins par un rejet du progrès que par une logique de protection et d’habitude.

Pendant des décennies, l’administration a tourné autour du papier, du registre, du tampon et de la signature manuscrite. Cette chaîne était longue, mais elle était lisible pour tout le monde. Chacun savait à quelle étape il intervenait, qui devait signer, et où se trouvait physiquement le dossier. Le numérique cesse cette visibilité. Un clic remplace une pile de documents, et l’agent qui a bâti toute sa carrière sur ces repères se trouve soudain sans points de contrôle concrets. Transformer la manière de travailler, comme le rappelait le ministre des Finances et de l’économie numérique en juin 2026, demande de désapprendre avant de réapprendre, et cela crée naturellement de l’insécurité.

La peur de transparence et de traçabilité

Le nouvel outils e-Kori pour conçu pour la déclaration et le paiement des impôts, ou la future plateforme de registre civil et de CNI biométrique, ont pour objectif de tracer chaque opération en temps réel. C’est une bonne chose pour l’Etat, car cela réduit les fraudes et améliore la mobilisation des ressources financières. Mais pour l’agent habitué à gérer un dossier « au guichet », le numérique enlève une marge de manœuvre. Le traitement devient standardisé, vérifiable, et l’erreur n’est plus diluée dans la lenteur administrative. Beaucoup y voient une perte de pouvoir et une exposition personnelle accrue.

Les contraintes réelles qui renforcent le réflexe analogique

Cette résistance est aussi alimentée par des contraintes très concrètes. A la fin de 2025, le taux de pénétration d’internet dans notre pays était encore de 11.1 pour cent. Les coupures d’électricité, le manque d’équipements et la maintenance insuffisante rendent difficile la promesse d’un service cent pour cent en ligne. Sur le plan juridique, certaines procédures ne pouvaient pas être numérisées tant que le code de la famille imposait l’enregistrement manuel des actes d’état civil. Tant que le cadre légal et technique n’est pas pleinement aligné, l’agent préfère rester dans le système papier, qui à être critiqué pour sa lenteur, plutôt que de prendre le risque d’utiliser un outil qui tombe en panne.

la dimension culturelle

Dans l’administration analogique, la relation humaine au guichet compte. Elle donne du sens au travail et une certaine importance à l’argent. Le numérique, en déshumanisant le contact, est percu comme un appauvrissement du service, même s’il est plus rapide pour l’usager.

Pourtant, la volonté politique est bien là. Depuis le mois de janvier 2025, le gouvernement a lancé e-Kori avec l’appui de la banque mondial, il travaille sur Burundi Pay pour connecter les opérateurs de paiement mobile, et il prépare la digitalisation de l’état civil. Le projet PAFEN vise même à étendre la connectivité jusqu’aux collines. Le problème n’est donc pas l’absence de vision, mais le décalage entre cette vision et la réalité du terrain.

En définitive, cette mentalité d’accrochage à l’ancien système est une réaction de stabilité face à l’incertitude. Elle protège la prévisibilité du travail, le rôle social de l’agent, et offre une forme de couverture en cas de problème. Pour que l’administration numérique s’impose réellement et soutienne l’économie numérique, il faudrait accompagner ce changement humainement. Cela passe par des formations massives, par la sécurisation juridique des actes numériques, par des investissements dans la connexion et l’électricité, et surtout par la démonstration que le numérique rend le travail de l’agent plus valorisant, et non plus vulnérable.