Dans moins de deux semaines, du 7 au 11 septembre 2026, Tunis accueillera la 3ème réunion préparatoire africaine pour la Conférence mondiale des radiocommunication 2027. Pour le Burundi, l’enjeu dépasse la technique. Il est économique et diplomatique.
Pour décrypter les défis, la rédaction de TIC-Actualité a rencontré un des anciens artisans des politiques de développement des télécommunications du Burundi et de l’Afrique, Nathan Ntahondi. Cet expert en TIC a présidé le Conseil d’administration de l’Agence de régulation et de contrôle des télécommunications du Burundi (ARCT) et a représenté le Burundi au Conseil d’administration de l’Union africaine des télécommunications (UAT). Son message est clair : le Burundi doit arriver à Tunis avec des outils concrets, sinon il subira des décisions prises par d’autres.
« L’Economie numérique burundaise se joue dans le spectre »
Pour Nathan Ntahondi, la CMR-27 n’est pas une réunion d’ingénieurs. C’est le lieu où se dessine l’avenir du numérique africain pour dix ans. « Il y a trois urgences que nous ne pouvons pas laisser passer », explique-t-il. La première urgence est en rapport avec les bandes basses 5G, notamment autour de 600-700MHz. « C’est la seule façon de couvrir nos collines à un coût abordable. Sans ces fréquences, l’Internet restera un luxe urbain », dit-il avant de conseiller que le pays doit s’assurer de l’existence de ces bandes. La deuxième urgence est en rapport avec la sécurisation de l’accès aux bandes pour les satellites à bas coût. A ce sujet, notre interlocuteur s’exprime en ces termes : « Le Burundi est enclavé. Le satellite est notre autoroute pour connecter les écoles, les centres de santé et les zones agricoles en milieux ruraux. On ne peut pas dépendre uniquement du câble ». La troisième urgence, selon Nathan Ntahondi, est la protection des fréquences météo et d’alerte précoce. « Avec le changement climatique, sacrifier ces bandes pour du commercial serait une erreur stratégique », dit-il en substance.
Selon lui, chaque décision prise à Tunis doit passer un test: « Est-ce que la décision prise crée un emploi dans mon pays? Est-ce qu’elle permet de connecter une école, un centre de santé? etc. Est-ce qu’elle permettra à une petite et moyenne entreprise burundaise d’exporter ou d’importer en ligne ? C’est ce genre de questions qui doit guider le positionnement du Burundi dans de tels foras internationaux du domaine des télécommunications, insiste-t-il.
Avec quels outils le Burundi peut-il peser face aux grands pays ?
S’exprimant sur cette préoccupation, l’Expert Nathan indique qu’à Genève, lors de la CMR, les grandes puissances viennent armées. Il propose trois outils pour que le Burundi ne soit pas en position de faiblesse. Selon lui, le premier outil est le livre blanc national. « Le Burundi doit cartographier ses besoins réels à l’horizon 2030. Il doit s’assurer du nombre de MHz pour l’agriculture connectée qu’il lui faut. Pas seulement pour l’agriculture mais aussi pour la fintech, la santé etc. Quand le Burundi arrive avec des chiffres, il n’est plus un pays qui demande. Il est plutôt celui qui propose une vision », précise Nathan.
S’agissant du deuxième outil, l’Expert parle d’une équipe hybride qui représente le Burundi dans de tels foras internationaux. Pour lui, il faut un ingénieur des fréquences, un diplomate et un représentant du secteur privé dans la délégation. Il précise que les autres pays fonctionnent de cette manière. Il souligne que la technique seule ne suffit pas, ni la diplomatie seule. Enfin le troisième outil selon Nathan concerne les études d’impact chiffrées. Il insiste sur le fait qu’il faut traduire les fréquences en dollars. Il faut montrer combien coûte au PIB une mauvaise attribution de bande. Selon lui, c’est le seul langage qui compte à la table de négociation.
Trois astuces diplomatiques pour se faire entendre à Tunis
Comment un petit pays comme le Burundi se fait-il une place ? Pour l’expert Nathan, la réponse tient en trois astuces.
A l’origine, formé en Sciences politiques et relations internationales, Nathan précise que sur le plan diplomatique, tous les pays sont égaux. La différence de leurs forces commence à partir de leurs puissances militaires et économiques. Pour lui, la première astuce porte sur le jeu collectif avant d’arriver dans la grande salle des réunions. Il faut faire des bilatérales une journée avant avec certains pays ciblés de la sous-région. Il indique que porter une position de la Communauté Est-africaine pèse dix fois plus qu’une position isolée. La deuxième astuce concerne la proposition de compromis mais pas de blocage. Pour l’expert Nathan, au lieu de dire non, il faut dire : on accepte cette attribution si vous nous soutenez sur la bande satellite. C’est du donnant-donnant, souligne-t-il avant de préciser que c’est de cette manière que les pays construisent les alliances.
S’agissant de la troisième astuce, l’expert Nathan conseille de raconter le Burundi réel. Il s’exprime en ces termes : « Les délégués doivent retenir les histoires liées à l’usage technologique au Burundi. A Gitega, une coopérative a triplé ses revenus grâce à une application météo. A Rumonge, des pêcheurs reçoivent des alertes par SMS. En fait la technique sert de convaincre au moment où l’histoire mobilise ».
De Tunis à Genève : l’enjeu pour les jeunes et les Petites et moyennes entreprises burundaises
Pour l’Expert Nathan Ntahondi, le lien entre radiocommunication et développement est direct. Dans des termes clairs il dit : « Pas de spectre, pas de réseau. Pas de réseau, pas de mobile money, pas de télémédecine, pas d’export de services. La CMR-27 décide qui aura accès à quelles autoroutes invisibles jusqu’en 2035. » Il conclut avec un appel à la délégation burundaise : « Ne partez pas en touristes. Partez en négociateurs avec un mandat clair du pays et revenez avec des engagements écrits. Et surtout, parlez d’une seule voix. Quand le Burundi est uni et qu’il arrive dans ces foras internationaux avec des solutions, même les plus grands nous écoutent. La réussite de positionnement du Burundi dans cette prochaine rencontre à Tunis marquera son nouveau départ glorieux avant Genève 2027. Il faut miser sur la crédibilité de notre pays ».